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LA DAME DE CHATEAUVIEUX

Il y a longtemps, longtemps, du temps que les chevaliers partaient pour la Croisade, vivait à Châteauvieux près d'Yzeron, une noble et gentille dame, toute jeune, toute fraîche, la joue vermeille et le front blanc, un vrai soleil pour tout le voisinage. Et les manants la vénéraient beaucoup, elle, la bonne, la très douce, car elle avait toujours quelques baumes à mettre sur leurs plaies, quelques herbes pour guérir leur mal et donnait la miche de pain dans les époques de famine.

Or, un matin, survint un horrible malheur. La dame fut trouvée allongée dans un pré, le corps déjà tout froid, les membres roides, la face violette. La mort était venue la faucher du temps qu'elle cherchait des simples. Prestement on la porta dans sa chambre à coucher; en vain essaya-t-on de la ranimer. On lui frotta les tempes avec de l'eau de vie, le chapelain récita sur elle les litanies et mille exorcismes, un astrologue lui souffla dans les narines quelque poudre magique. Tout fut inutile. L'âme de la dame était envolée comme une colombe.

Le Sire, son époux, étant en la Croisade, l'Intendant du château fit sur le champ régler les funérailles. On la para comme une reine en ses plus beaux atours: robe de soie, manteau d'hermine, jabot de dentelle au corsage; on lui mit ses plus chers bijoux, collier d'opale et d'émeraude, sa croix d'argent où figurait le Christ et la bague d'or fin donnée par son époux au jour de mariage.

En quelques heures, tout le pays fut averti de la nouvelle; la grosse cloche sonnait lentement sur la campagne, en signe de deuil. De tous côtés, par tous chemins, on arrivait pour rendre le dernier hommage. Mendiants, paysans ou bourgeois, tous venaient saluer la dame. Et les pauvres surtout la pleuraient, ayant perdu leur Providence, et maudissant le ciel de ne pas lui avoir donné plus longue vie.

L'enterrement se fit l'après-midi. La dame fut couchée sur un drap de lin blanc et portée en la rustique chapelle, attenante au château. Le prieur récita les oraisons des morts, les chantres se répondirent en chants alternés de part et d'autre de l'autel. De longs sanglots secouaient l'assemblée; jamais la mort n'avait été si cruelle et si inattendue, jamais les paroles du Livre Saint ne s'étaient trouvées aussi vraies:

L'homme ses jours sont comme l'herbe

Il fleurit comme la fleur des champs

Lorsqu'un vent passe sur elle, elle n'est plus

Puis la messe finie, la dame fut portée en un sombre caveau, sur le parvis de la chapelle; les gens en se signant passèrent devant elle une dernière fois et la pierre de granit fut roulée sur la tombe.

A nuit tombée, deux serviteurs du château, poussés par un mauvais génie entreprirent quelques malfaisances; ils s'en allèrent secrètement par la poterne, à pas étouffés, pour dérober les bijoux de la dame. Arrivés près de la chapelle, vite ils se mirent à l'ouvrage. A coups d'épieu et de maillet, excités par l'appât du gain, ils forcèrent la sépulture. L'espoir de l'or les rendait fous et la pierre du tombeau fut ôtée en un tournemain.

Cela fait, l'un des deux larrons descendit dans le trou béant pendant que son compagnon faisait le guet aux alentours. L'homme dans le tombeau ne se sentait guère fier; la belle audace fut vite envolée, surtout quand il fallut déchirer le suaire pour trouver le corps de la morte. Ses mains tremblaient, de grands frissons lui parcouraient l'échine, il avait peine à retenir le claquement de ses mâchoires. D'une main gauche et peu certaine, il tâtait dans l'obscurité, essayant d'arracher le collier d'émeraude ou de prendre la bague d'or, mais le cadavre résistait et les doigts raidis de la morte semblaient retenir ses richesses.

Alors, n'y tenant plus, notre homme tira son poignard, saisit fortement l'annulaire et d'un coup vif le trancha, emportant la bague avec lui. A l'instant, une sorte de cri s'échappa du cadavre; le serviteur pris de panique, sentant le corps qui remuait, sortit comme il put du tombeau, happa son compagnon qui faisait le guetteur et tous deux s'enfuirent à travers la campagne, rendus comme fous de frayeur.

La dame du château n'était qu'en léthargie; la violente douleur l'avait en un instant ramenée à la vie. Elle reprit ses sens, regagna sa demeure tant vite qu'elle put. Ses amis et ses gens en la voyant paraître furent saisis de stupeur, croyant à un fantôme. Puis tout fut éclairci, on comprit la méprise et la bonne nouvelle courut par le pays.

Elle mena fort longue vie, la châtelaine de Châteauvieux; ne garda pas rancune aux mauvais serviteurs, les fit chercher dans le canton, les maria, les dota et resta pour les mendiants la Providence du pays.

 

 

 

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